19 janvier 2003Françoise Giroud est morte tout à l'heure. Elle était tombée dans l'escalier de l'Opéra-Comique après être allée assister à la première d'Arielle Dombasle. Sa tête a violemment heurté la pierre, mais elle a dit à ceux qui s'inquiétaient que tout allait bien, merci. Elle en est morte deux jours plus tard.
J'ai peine à écrire ce que je ressens. Par où commencer ? Je crois bien que c'est la personne que j'ai le plus admirée dans ma vie. Pas seulement admirée, le mot est faible : je l'ai aimée, voilà tout. J'ai aimé son visage, ses yeux, son sourire, sa façon de parler d'une voix douce que démentait parfois la dureté du propos. Sa façon de s'asseoir comme un chat, jambes repliées. J'ai aimé sa façon d'exercer son autorité, non pas à coups de menton, comme tant de rédacteurs en chef ou de directeurs, mais par la force de conviction, la supériorité professionnelle : une autorité sans un mot plus haut que l'autre, qui s'imposait, voilà tout.
J'ai même aimé sa façon d'aimer Jean-Jacques Servan-Schreiber lorsque la passion, entre eux, se fut apaisée, sans jamais, me semble-t-il, être tout à fait retombée.
J'ai eu la chance, comme d'autres - comme Florence Malraux ou Anne-Marie de Vilaine - de partager sa vie, c'est-à-dire son travail, l'espace de quelques années. Sans elle j'aurais été différente. C'est idiot de l'écrire, peut-être, et encore plus de le penser : elle m'a tout appris. Comment commencer un article ? "Essayer d'enlever le premier paragraphe, disait-elle, c'est toujours mieux." Comment l'écrire, même ? Lorsque je suis entrée à
L'Express, il y a près de quarante ans - quarante ans ! -, elle réécrivait le début ou la fin, voire parfois l'intégralité de mes papiers, encore trop semés de termes universitaires ou d’adjectifs inutiles. C'était un jeu auquel elle se livrait souvent avec d'autres journalistes, mais c'est à moi - pas aux autres - qu'elle expliquait comment, en changeant un mot, en déplaçant une phrase, en recherchant un adjectif inattendu, en faisant et défaisant la construction d'un texte, d'un article médiocre on faisait un billet aigu.
Elle a appris tant d'autres choses à la petite bourgeoise niçoise que j'étais lorsque je suis "montée" à Paris: la façon de s'habiller, d'éviter les talons trop hauts en reportage, source de fatigue inutile ; à me défier des hommes, à redouter les femmes ; à quitter le journal à 3 heures du matin pour y retourner à 7. Elle m'a prêté ses robes du soir, car je n'en avais pas, et montré comment les porter. Elle m'a aussi dit - et je l'ai crue - que le travail était la chose la plus rassurante au monde et la plus nécessaire.
Je crois bien que je n'ai jamais été plus heureuse, professionnellement parlant, que pendant toute cette période où j'ai vu le monde à travers ce qu'elle m'en disait.
Les souvenirs reviennent au fur et à mesure que j'écris, les larmes aux yeux.
L'Express, c'était le premier journal auquel je m'étais abonnée, encore étudiante à Nice. Je connaissais depuis ma province tous les noms de ses collaborateurs, lisais avec passion les éditos de Françoise Giroud, bien sûr, mais aussi les papiers-fleuve de Jean Daniel, les articles musclés de JJSS.
Je voulais quitter ma ville, rejoindre Paris. Dans mes rêves les plus fous, sur la promenade des Anglais, en khâgnes ou à la fac, je rencontre la patronne de ce journal - à l'époque Jean-Jacques était rappelé en Algérie et elle en assurait seule la direction. Elle m'embauchait sur-le-champ et je devenais journaliste à ses côtés.
La vie a fait que, quelques années plus tard, les choses se sont passées exactement de cette façon. Je finissais ma thèse de troisième cycle à Sciences Po, quand j'ai appris par une des étudiantes qu'elle recherchait une assistante pour le service littéraire ; j'ai téléphoné à
L'Express, elle m'a donné rendez-vous ; j'ai avalé un wisky cul-sec avant d'oser pénétrer dans son bureau. Elle m'a vue cinq minutes, m'a dit - je n'oublierai jamais - que, pour elle, ça allait, mais qu'il fallait en parler à Jean-Jacques. Elle a ouvert la porte du bureau mitoyen du sien, a griffonné quelques phrases sur un demi-feuillet, l'a tendu à Servan-Schreiber et nous a laissés seuls. Plus morte que vive, je me demandai, en répondant tant bien que mal aux questions en rafale de Jean-Jacques, ce qu'il pouvait bien y avoir d’écrit sur ce sacré bout de papier.
Le lendemain même j'entrai à
L'Express. J'y suis restée seize ans et ne l'ai quitté que lorsqu'elle est devenue, Giscard président, ministre de la Condition féminine. C'est idiot d'écrire que mon rêve était devenu réalité, cela fait roman de gare. Les choses se sont pourtant déroulées exactement de cette façon. Je n'ai su que des années plus tard, parce qu'elle me l'a dit, ce qui était écrit sur le papier qu'elle avait glissé à Servan-Schreiber. Quelque chose comme : "Je la trouve bien ; ne la brusquez pas." (...)
Cahiers secrets de la Ve République
Tome IV, 1997-2007, Fayard