Françoise Giroud vue par...

Catherine Nay

Françoise Giroud était un soleil...

Françoise Giroud était un astre qui illuminait L'Express. Je me souviens des mercredis. Jour où elle écrivait sa « chandelle ». La colonne de 1500 signes qui ferait l'ouverture du journal. Et comme chaque semaine l’événement.
Une atmosphère quasi religieuse régnait à l’étage. On parlait bas pour ne pas gêner son inspiration. De son bureau, nous parvenait le cliquetis nerveux de sa machine Olivetti, chaque phrase étant ponctuée par le bruit sec du retour du chariot. Un bruit qui m’enfiévrait l'esprit.
Jamais satisfaite du premier jet, rarement du second. Toujours sur le métier elle remettait l'ouvrage. Elle y passait la journée. Mais le résultat était toujours là. Chaque lundi, jour de parution de L'Express, les politiques se précipitaient pour la lire dans la crainte d'y recevoir quelques flèches. Dans le regret vexé pour certains de n’être par elle jamais cités. Ses jugements étaient sévères, sa plume incisive et élégante. On la craignait. On l'admirait. C’était Françoise...
Je me souviens des jeudis. Jour du bouclage. Jour de torture pour les tâcherons de la plume que nous étions (presque) tous. Je me souviens du dîner autour du buffet dont tous les ingrédients provenaient de Veulettes, le village normand dont la mère de JJSS, Madame Émile, était le maire.
Françoise y apparaissait sur le tard, distribuant ici un sourire, là un compliment, de sa voix de miel liquide mais jamais vraiment détendue. Elle picorait un radis, un grain de riz, buvait une gorgée de vin puis, vite, repartait pour une dernière révision de l'ensemble du journal. On apprenait le vendredi qu'elle y avait travaillé toute la nuit. Quand elle réapparaissait en fin de matinée, elle était toujours élégante, jamais fatiguée, le visage repassé, comme au sortir d'un institut de beauté. Déjà la tête dans le prochain numéro, elle affichait un regard gourmand. Une journaliste hors normes.

L'Express, 60 ans à la Une. Éditions La Martinière